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Rencontre autour du numéro 115 de la revue mouvements "Interroger la domination adulte"

Mardi 6 février 2024 à 19h


Seront présent·es plusieurs contributeur-ices du dossier : Yaelle Amsellem-Mainguy, Véronique Blanchard, Emerance Dubas, Isabelle Lacroix, Simon Protar, et pour l’équipe de coordination Nicolas Duval-Valachs et Juliette Rennes.

L’ÉDITO :

Dénoncés dans les années 1970, les abus de pouvoir des adultes envers les enfants et les adolescent·es ont fait l’objet, depuis une dizaine d’années, de nouvelles formes de politisation, qu’il s’agisse de mettre en question les violences éducatives ordinaires, de documenter le non-respect des droits des enfants intersexes, des jeunes incarcéré·es ou encore des mineur·es en situation de handicap. Les mobilisations d’adultes ayant été, dans leur enfance, victimes de violences sexuelles et d’inceste ou encore celles des ados trans pour faire reconnaître leur identité de genre donnent également à voir des formes de contestation inédites de la domination adulte dans la sphère familiale, l’espace judiciaire, scolaire et médical.

Dans le champ académique et éditorial, ces enjeux sociaux et politiques s’accompagnent d’un renouveau des débats sur les asymétries adultes/enfants, dont témoignent plusieurs publications et épisodes de podcasts récents1. Ces questions sont également au cœur du dernier livre du sociologue Bernard Lahire, qui entre en discussion avec la façon dont la domination adulte est expliquée et dénoncée dans des ouvrages militants contre l’adultisme. Il y exprime notamment ses réserves vis-à-vis de travaux qui font de la domination adulte un rapport social de bout en bout arbitraire, éradicable par l’abolition du statut juridique de mineur et par la disparition des logiques « d’éducation » (c’est-à-dire des processus verticaux de transmission des normes, valeurs, savoirs et savoir-faire des adultes aux enfants)2 Selon le sociologue, la « domination adulte » renvoie d’abord à la situation objective de vulnérabilité et de dépendance des nourrissons et des jeunes enfants vis-à-vis des adultes. Cette situation tient à « l’atricalité secondaire », soit la naissance « prématurée » des nouveaux venus humains, propre à notre espèce. Cette caractéristique nous rendrait, bien plus longtemps que les petit·es des autres espèces, dépendant·es, pour notre survie, des liens sociaux dans lesquels on grandit. Dans cette perspective, ce qu’on appelle « domination adulte » serait surtout un fait donné, transhistorique et transculturel, qui ne traduirait pas en lui-même un « projet politique de soumission ou d’infériorisation des enfants » 3.

S’il s’agissait de prendre position dans ce débat, il n’est pas certain que tous les contributeurs et contributrices du dossier se rangeraient du même côté. D’autant plus que ces deux perspectives s’appuient implicitement sur des définitions distinctes de la domination. La proposition de ce dossier se situe à un autre niveau : que l’on prenne acte ou que l’on conteste l’idée de la vulnérabilité biologique des enfants et de leur dépendance aux adultes, cette vulnérabilité ne saurait justifier la globalité des asymétries statutaires entre mineur·es et majeur·es. Dans des sociétés régulées par des valeurs égalitaires, l’ensemble des situations où les adultes utilisent leur supériorité en termes de statut, de savoir, d’expérience, de discernement, de force physique, de ressources économiques pour imposer leur volonté à des mineur·es capables d’exprimer leurs aspirations, leurs désirs et leurs intérêts, doivent être justifiées par des normes et valeurs politiques et non par des différences biologiquement données. Certaines théoriciennes féministes font d’ailleurs valoir que la vulnérabilité des humains venant au monde devrait nous conduire à affirmer non la centralité de la domination dans les sociétés humaines, mais celle du care4.

En outre, reconnaître les dimensions biologiques du développement enfantin ne saurait nous conduire à ignorer la manière dont les structures sociales elles-mêmes façonnent le processus corporel d’avancée en âge5. Pour ne donner qu’un seul exemple, l’âge de la propreté des jeunes enfants (la maîtrise des sphincters) varie selon les époques et les sociétés, car elle tient aussi à des formes de socialisation, tout comme l’âge de la marche6. Dit autrement, le fait d’être attentif aux formes de dépendance biologique des nourrissons et des enfants ne revient pas à naturaliser l’ensemble de ce qui fait la condition d’enfant ni à renoncer à « explorer les pratiques sociales qui pourraient en transformer le sens et l’expérience » 7.

Quels que soient leurs ancrages théoriques, les articles de ce dossier, dans le sillage de nos précédents numéros « Le gouvernement des enfants » (2007) et « La tyrannie de l’âge » (2009), ont en effet en commun d’explorer ce que la vulnérabilité des enfants doit à leur statut social et ce que les différences d’âge, souvent naturalisées, doivent aux structures sociales. En d’autres termes, il s’agit de comprendre comment des institutions et des pratiques éducatives limitent aujourd’hui la capacité d’agir des enfants en entretenant leur situation de dépendance. C’est le cas lorsqu’iels sont victimes de violence : leur maintien dans l’ignorance, sur les questions sexuelles et politiques notamment, les prive par exemple couramment de la possibilité de s’élever contre des violences intrafamiliales ou scolaires8. Et, si les enfants sont censés être protégés par leurs parents et leurs responsables légaux, la question de savoir « qui défend » les enfants des abus de celles et ceux censés les protéger – selon une formule de Paul B. Preciado9 – alimente plusieurs articles de ce dossier. À ce titre, la situation actuelle des mineur·es trans et intersexes est révélatrice : on interdit aux jeunes trans, au nom de leur incapacité à savoir, à choisir et à décider qui résulterait d’un manque de maturité lié à leur âge, l’accès à une transition de genre longtemps attendue et désirée par elleux. Dans le même temps, en dépit du principe invoqué à l’encontre des jeunes trans, « d’indisponibilité de l’état et du corps des personnes » (redécouvert en 1975 par la Cour de cassation), le corps médical impose dans le secret des maternités un sexe à des nourrissons nés intersexes. Dans les deux cas, c’est non seulement la possibilité d’autodétermination des mineur·es qui est ainsi bafouée, mais aussi leur droit à être protégé du pouvoir de leurs parents et des institutions médicales.

La protection des enfants est ainsi à géométrie variable. En outre, selon leurs caractéristiques sociales, toutes et tous ne sont pas considéré·es comme dignes d’être protégé·es : si la catégorie sociale « enfant » porte, parmi ses stéréotypes essentiels, ceux de l’innocence et du besoin de protection10, ces caractéristiques ne sont pas reconnues à tous les enfants. Comme cela a été documenté dans plusieurs pays, les membres de minorités ethnoraciales sont couramment perçus comme étant plus vieux, moins innocents et souvent plus menaçants que les enfants du même âge appartenant au groupe majoritaire11. Des travaux ont également montré les formes de maltraitance dont sont victimes les filles et garçons mineurs étrangers isolés, constamment soupçonnés de mentir sur leur âge, leur trajectoire, leur projet12  et le non-respect des droits des enfants placés dans le cadre de l’Aide sociale à l’enfance13  : la protection des enfants est donc largement façonnée par les rapports de classe, de genre et de race.

Cette livraison de Mouvements s’intéresse aussi aux initiatives en cours qui, à contre-courant de la ségrégation des groupes d’âge et de la distribution asymétrique de pouvoir qui la façonne, permettent aux enfants et aux adolescent·es de s’emparer de leur vie. On explore les expérimentations balbutiantes pour la circulation des enfants seul·es dans la ville et contre « l’adultocentrisme » des espaces urbains actuels, ainsi que celles, plus anciennes, contre le pouvoir adulte dans les institutions éducatives ordinaires et dans les espaces de prise de décision politique. Si les premières renouent en partie avec des usages de l’espace urbain par les enfants de la première moitié du xxe siècle14, les luttes éducatives, quant à elles, font écho à des expérimentations du siècle passé visant à donner plus d’autonomie aux enfants en matière d’organisation politique ou d’instruction : l’histoire de l’éducation nouvelle ou des « villages d’enfants » nous aide à relativiser le caractère novateur de plusieurs initiatives contemporaines.

Les retours réflexifs sur ces expériences nous rappellent aussi qu’il ne suffit pas d’inviter les enfants à « participer » pour pouvoir considérer que nous, les adultes, ne les dominons plus, que la démocratie est enfin là et qu’elle ne produira plus que des décisions justes. En effet, nous ne pouvons critiquer la naturalisation de l’enfance et estimer, dans un même temps, que les enfants ne prendront que des décisions légitimes, du fait par exemple d’une disposition à l’altruisme ou d’un sens inné de la justice. Réintégrer l’enfance à la sphère politique, c’est, au contraire, faire resurgir la question de la compétence politique, l’importance de la définir et de questionner les cadres les plus susceptibles de la faire advenir. Nous ne pouvons non plus considérer que les rapports de pouvoir entre adultes et enfants s’effacent aux portes des assemblées. De fait, si les expériences de participation enfantine à l’élaboration des décisions les concernant sont multiformes, elles nous interrogent presque toujours sur la place des adultes en leur sein, notamment lorsque ces dernier·es en sont à l’initiative. Est-ce que les adultes doivent s’attribuer un droit de veto ou un quelconque rôle formateur ? S’absenter et laisser faire ? Rester et attendre qu’on leur donne la parole ? Parce qu’elles se confrontent à ces questions et qu’elles tentent d’y répondre, les expériences de participation enfantine nous semblent porteuses d’un potentiel de critique de la domination adulte et de recherche d’alternatives à un ordre adultocentré. Plus largement, elles nous permettent de réinterroger la notion de démocratie et d’explorer de nouvelles manières de nous rendre capables de décider collectivement.

Dans cette perspective, nous avons également donné la parole à des élèves d’une école primaire et d’un lycée qui ont accepté de se livrer à l’exercice de la « table ronde ». Ces enfants et adolescent·es n’ont aucune prétention à représenter leur classe d’âge ni leur génération. Mais elleux nous invitent à partager leur expérience située et, pour reprendre leurs mots, à « dénicher l’arbitraire » de certaines règles et pratiques naturalisées par les adultes qui les entourent. Cette invitation est aussi, pour les chercheur·ses et les militant·es de l’enfance, une incitation à multiplier les enquêtes sur les sentiments d’injustice vécus par les plus jeunes dans leurs rapports avec les adultes. En effet, si la philosophie et les sciences sociales de l’enfance connaissent aujourd’hui un renouveau, les enquêtes à hauteur d’enfant se sont encore peu emparées de ce que les intéressé·es ont à dire sur les formes quotidiennes et ordinaires de la domination adulte.

Notes

[1] Par exemple, Collectif, Politiser l’enfance. Une pré-anthologie, Burn Aout, 2023 ; Laelia Benoit, Infantisme, Paris, Seuil, 2023 ; Charlotte Bienaimé, émission Un podcast à soi, no 42, « L’autodéfense des enfants », mars 2023 et no 43, « L’école de la violence », avril 2023 ; dossiers « Justes enfances », Délibérée, no 13, 2021, et « Ouvrez, ouvrez la cage aux minots », CQFD, no 191, octobre 2020.

[2] En particulier Yves Bonnardel, La domination adulte. L’oppression des mineurs, Forges-les-Bains, Myriadis, 2015.

[3] Bernard Lahire, Les structures fondamentales des sociétés humaines, Paris, La Découverte, 2023.

[4] Sandra Laugier, Pascale Molinier et Patricia Paperman (dir.), Qu’est-ce que le care ? Souci des autres, sensibilité, responsabilité, Paris, Payot, 2009, p. 93 ; Jennifer Nedelsky, « Reconceiving Autonomy : Sources, Thoughts and Possibilities », Yale Journal of Law and Feminism, vol. 1, 1989/7, p. 7-36.

[5] Juliette Rennes, « Âge biologique versus âge social. Une distinction problématique », Genèses, n° 117, 2019/4, p. 109-128.

[6] Alma Gottlieb, « Couches, pots et pantalons fendus. Comment on apprend la propreté aux enfants à travers le monde », The Conversation, 26 novembre 2017, en ligne.

[7] Rennes, « Âge biologique versus âge social », art. cit., p. 122.

[8] Tal Piterbraut-Merx, « Enfance et vulnérabilité. Ce que la politisation de l’enfance fait au concept de vulnérabilité », Éducation et socialisation, no 57, 2020, en ligne.

[9] Paul B. Preciado, « Qui défend l’enfant queer ? », in Un appartement sur Uranus, Paris, Grasset, 2019.

[10] Elisabeth Young-Bruehl, Childism. Confronting Prejudice Against Children, New Haven, Yale University Press, 2013.

[11] Phillip Atiba Goff et al., « The Essence of Innocence. Consequences of Dehumanizing Black Children », Journal of Personality and Social Psychology, n° 106, 2014/4, p. 526-545 ; Arthur Vuattoux, Adolescences sous contrôle. Genre, race, classe et âge au tribunal pour enfants, Paris Presses de Sciences Po, 2021.

[12] Lisa Carayon, Julie Mattiussi et Arthur Vuattoux, « “Soyez cohérent, jeune homme !” Enjeux et non-dits de l’évaluation de la minorité chez les jeunes étrangers isolés à Paris », Revue française de science politique, n° 68, 2018/1, p. 31-52.

[13] Sarra Chaïeb, À l’épreuve du placement. Des expériences minoritaires en protection de l’enfance, Rennes, PUR, 2022.

[14] Philippe Ariès, « L’enfant et la rue, de la ville à l’antiville » [1979], in Essais de mémoire, 1943-1983, Paris, Seuil, 1993 p. 233-254 ; Clément Rivière, « “Les temps ont changé”. Le déclin de la présence des enfants dans les espaces publics au prisme des souvenirs des parents d’aujourd’hui », Les Annales de la recherche urbaine, no 111, 2016, p. 6-17.


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